samedi 10 mai 2014

Derrière toute chose exquise - Sébastien Fritsch

Derrière toute chose exquise, de Sébastien Fritsch

226 pages
Editions fin mars début avril

Parution février 2014

4ème de couverture :
Depuis près de vingt ans, Jonas Burkel photographie toujours la même femme ; seul le prénom change. Mais plus que les brunes longilignes au regard perdu, il semble que son vrai grand amour soit ses habitudes : ses disques de piano jazz, ses errances dans Paris… et ces corps féminins dociles et invariables.
La fille qu’il découvre dans un train de banlieue, accrochée à un roman d’Oscar Wilde, semble la candidate idéale pour prolonger la série : il oublie immédiatement son précédent modèle, imagine déjà sa nouvelle conquête devant son objectif, dans des rues sombres, sous la pluie, sous ses draps…
L'idée qu'une femme puisse refuser son petit jeu sentimental ne lui traverse même pas l'esprit. Mais comment pourrait-il deviner que, tout comme lui, la lectrice du train n’accepte aucune règle sinon celles qu’elle invente ? Et que tout ceux qui l’approchent doivent s’y plier ; jusqu'à y jouer leur vie
.  


     J’avoue avoir eu beaucoup de mal à rentrer dans ce livre. Il m’a fallu m’y reprendre à plusieurs fois pour arriver à passer les premières pages. Pourquoi ? Sûrement le style et l’écriture un peu chargés, et puis je m’y suis remise un soir, au calme, et j’ai commencé à lire à voix haute. Et ce fut une révélation, tout devenait plus fluide, plus clair, plus simple. Ma voix se faisait celle du narrateur, je portais ses interrogations à l’oral et cela fonctionnait bien. Je me suis alors vue happée dans ma lecture, entraînée par la musique des mots.

     Une fois la dernière page achevée, et le livre refermé, je suis restée un peu sceptique, ai-je aimé ce livre ou non ? Ai-je bien perçu ce que l’auteur voulait nous dire ?
 

     Sébastien Fritsch nous raconte à travers ce roman l’amour fantasmé d’un homme pour une femme qu’il a juste entrevue. Une femme belle, impertinente et mystérieuse. Est-ce ce mystère qui l’entoure, qui le séduit ? Dès les premiers regards, elle prend toute la place dans la vie de cet homme, qui n’arrive plus à se concentrer ni sur sa vie professionnelle, ni sur sa vie amoureuse, ni sur lui-même. Il est obsédé par elle, guettant le moindre signe de sa part.
     De l’homme contrôlant sa vie à l’extrême, il devient marionnette consentante, spectateur de sa propre vie dont une autre tire les ficelles. Mais pourquoi ? Dans quel but ?

     Ce livre est un livre d’obsessions. Jonas est aussi obsédé par cette femme fantasmée que son ex Margot l’est encore de lui. Cette dernière passe des heures entières dans la rue à guetter ses moindres faits et gestes, et à tout consigner sur des carnets. De la victime observée, il devient lui aussi observateur. Mais de quoi ?

     Cette jeune mystérieuse qui est-elle ? Nous ne savons que très peu de choses d’elle. Elle a envoûté Jonas de 20 ans son aîné, d’un simple regard, elle aime Oscar Wilde et plus particulièrement le Portrait de Dorian Grey, livre qui jouera un rôle titre dans ce livre. Nous savons qu’elle est grande, brune et mince, et vraiment très belle. Qu’elle sait jouer la femme fatale, et la jeune fille un peu paumée. Mais nous savons surtout que Jonas la trouve parfaite. Parfaite en tout point.

     Mais ne vous fiez pas plus à l’eau qui dort, qu’à une jeune fille à qui vous donneriez le bon Dieu sans confession !

     Ce personnage de la femme fantasmée, m’a fait pensé à celui de Nina de La Mouette de Tchekhov. Personnage omniprésent mais absent tout à la fois, il n’est présent que par la place que lui donne le personnage principal. Dans les deux cas, il s’agit d’une femme aimée, désirée, fantasmée et donc parfaite aux yeux de celui qui la fait vivre sous nos yeux.

     Jonas est un salaud, mais dans ce livre ce n’est pas ce trait de caractère qui le caractérise le plus, je trouve. Certes il se conduit fort mal avec la douce Emmanuelle, mais pour moi c’est surtout un idiot. Mais du genre idiot de première catégorie ! Certes on dit qu’il n’y a rien de plus bête qu’un homme amoureux, mais là on atteint des sommets de bêtises. Le moment où c’est le plus flagrant ? Lorsqu’il a des doutes sur sa chambre noire, mais qu’il ne va pas vérifier, tout à l’espoir de ce qu’il a imaginé.
     Il se berce d’illusions, sans jamais redescendre les pieds sur terre. Bien que l’adage dise que « L’espoir fait vivre » il ne fait pas oublier de s’ancrer dans le réel. Jonas, lui, vit tellement dans ses rêves et ses espérances, qu’il devient un spectateur de sa propre vie, comme absent de lui-même.
     Je ne pense pas que l’on puisse dire qu’il a basculé dans la folie, car il n’est pas fou, il est juste extérieur à lui-même. Il ne vit pas dans sa tête comme le font les fous, il vit dans un réel orienté dans une seule et même direction : la femme qu’il fantasme, et qui joue une partition parfaite pour le maintenir dans cette voie.
     Par contre comment en arriver à supposer qu’il intéresse cette jeune femme ? Comment peut-il encore se bercer d’illusions ?

    L’homme pense trop ! C’est un fait, nous pensons trop. Et il est intéressant de le voir ainsi transposé sur le papier. Au cours de ma lecture, j’avoue avoir été parfois un peu agacée par certains passages où le narrateur ressasse sans arrêts ses pensées, où il rapporte toutes ses suppositions, où il explore tous ses espoirs. Mais quoi de plus juste, à bien y réfléchir ? Ne passons-nous pas plusieurs heures par jour dans nos têtes à nous interroger ? revivre certaines scènes de la journée ? à formuler des suppositions ?
    Ici Sébastien Fritsch prend le pari de noter chaque pensée de son personnage, et il faut bien le reconnaître, c’était assez osé.

    Je regrette un petit peu la lourdeur du texte. Ce texte n’est pas des plus faciles d’accès, on n’ouvre pas ce livre pour s’y plonger si facilement. Le niveau de langage est élevé, les descriptions très denses, les phrases à rallonges. Je pense que c’est en partie ces dernières qui m’ont gênées dans un premier temps. Le début aurait pu être plus léger, plus enlevé. Jonas est un personnage qui se noie dans les paroles et les détails, mais il le fait un peu trop au départ, ce qui alourdi considérablement le texte, et atténue ce trait particulier de Jonas qui ressort davantage lorsque la situation lui échappe complètement.
     Quelques points de détails ont fini par me faire lever les yeux au plafond, comme « le canapé-lit rayé vert et blanc ». Au bout de la dixième allusion, j’ai fini par trouver ça un peu redondant. L’auteur veut-il insister particulièrement sur ce canapé parce qu’il est un élément stable et rassurant dans la vie de Jonas ? Je crois que le pire c’est que je n’arrive toujours pas à visualiser ce fichu canapé, moi !

    L’idée développée dans ce livre est vraiment intéressante, parfois un peu tirée par les cheveux, mais pour le moins originale. On ne voit pas venir la chute, et jamais je n’aurais imaginé que les choses tournent ainsi sur les cinquante dernières pages. C’était une fin pour le moins inattendue !

    Je crois que ce qu’il faut retenir c’est que fantasmer un homme ou une femme c’est lui donner un très grand pouvoir sur soi. C’est s’abandonner sans connaître l’autre et que cela peut vous conduire sur les voies du paradis ou de l’enfer …

    « Assise droite comme un i sur une banquette orange, elle lit. Et c’est en la découvrant ainsi, absorbée par des mots indifférente au monde, inconsciente du pouvoir qu’elle exerce, que je tombe amoureux. »

    « Elle n’est plus vraiment un corps, mais pas encore un objet non plus. Et à chaque fois, en bordure d’image, un aperçu du décor ravagé étaye, de ses arguments imparables, l’égarement de ses yeux pâles, la rigide affliction que l’on lit sur ses lèvres ou la désespérante résignation que dévoile l’inclinaison de son visage, fermé, absent. Elle donne ainsi à mesurer avec plus de violence cette effrayante sensation de solitude qui est le propre de l’homme. »

    « Elle ne se vante pas. Elle constate simplement son bonheur. Et son bonheur, c’est quoi ? C’est de m’avoir, moi, Jonas Burkel, quarante-deux ans et des poussières, photographe sombre, ami sans chaleur, amant sans foi, habitant indétrônable du quartier des Batignolles depuis dix-sept ans. Je ne comprends pas où se trouve le bonheur dans cette fiche signalétique. Il doit y avoir des petits caractères tout en bas que je n’ai jamais su lire. Mais c’est pourtant ainsi : Emmanuelle est heureuse avec moi, heureuse de m’avoir, heureuse de notre vie commune, simple, sans exigence. »

    « Je ne sais combien de temps je reste à la regarder pleurer. Il serait si simple de ne pas bouger, de ne plus bouger, de laisser, une fois de plus, la vie faire comme bon lui semble. Une femme dort dans ma chambre, une autre pleure sur le palier, je suis immobile entre les deux. Si je n’ouvre pas, l’une partira, l’autre se réveillera à l’heure du grand soleil et tout sera pour le mieux.
Ce scénario du moindre effort finit par l’emporter. » 


    Merci à l'auteur Sébastien Fritsch et au forum Have a Break, Have a Book, de m'avoir fait découvrir ce livre.

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