jeudi 17 septembre 2015

Entre les deux il n'y a rien - Mathieu Riboulet

Entre les deux il n'y a rien, de Mathieu Riboulet

136pages
Editions Verdier
Parution : 20 août 2015

4ème de couverture :
À l’orée des années soixante-dix, à Paris, à Rome, à Berlin, les mouvements de contestation nés dans le sillage des manifestations étudiantes de 68 se posent tous peu ou prou en même temps la question du recours à la lutte armée et du passage à la clandestinité. S’ils y répondent par la négative en France, ce n’est pas le cas en Allemagne ni en Italie, mais pour les trois pays s’ouvre une décennie de violence politique ouverte ou larvée qui laissera sur le carreau des dizaines et des dizaines de morts, sans compter ceux qui, restés vivants mais devenus fantômes, s’en sont allés peupler les années quatre-vingt de leurs regrets, leurs dépressions ou leur cynisme.
    Témoin de cette décennie de rage, d’espoir et de verbe haut, le narrateur s’éveille au désir et à la conscience politique, qui sont tout un, mais quand son tour viendra d’entrer dans le grand jeu du monde, l’espoir de ses aînés se sera fracassé sur les murs de la répression ou dans des impasses meurtrières. Il aura pourtant eu, dans un bref entretemps, loisir de s’adonner aux très profonds bonheurs comme aux grandes détresses de la politique et du corps aux côtés de tous ceux qui, de Berlin à Bologne, de Billancourt à Rome, de Stammheim à Paris, tentèrent de combattre les forces mortifères qui, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, s’attachèrent à faire de l’Europe le continent à bout de souffle où nous vivons encore.

    En commençant ce livre je savais que je me plongeais dans quelque chose de différent ; avec les parutions Verdier c'est souvent le cas, et c'est ce qui les rendent si intéressantes. Des textes forts, à l'écriture originale, loin des codes classiques de la littérature, où l'idée est au coeur du texte.

    Dans ce livre l'auteur nous emmène dans les années 70, lors de son adolescence et de sa quête d'identité. Mais comment se trouver et se construire dans un monde d'hésitations, de peurs et de non-dits ? La France des années 70 est une France immobile, témoin des manifestations violentes de ses voisins européens. Si la révolte sourde, elle n'éclatera pas sur le territoire. Cette latence et cette immobilité n'est pas vraiment comprise par la jeune génération qui rêve encore de mai 68. Pour elle, il y a encore tant à faire.
    Frustrés de ne pouvoir rien faire sur place, Mathieu Riboulet et ses comparses, cherchent à s'engager dans les combats de leurs camarades frontaliers. Ils iront en Allemagne, en Italie, mais se retrouvent chaque fois impuissants. Que faire ?
    La liste des morts s'allongent, des morts violentes, à titres d'exemples qui résonnent en eux, mordantes et révoltantes. L'auteur glisse ses morts sans cesse dans le texte, leur rendant ainsi une mémoire, les faisant résonner en nous comme un dernier écho.
    L'auteur a grandit dans une famille qui aime comprendre, qui lorsqu'il est petit, l'emmènera en vacances en Pologne, alors que les tensions demeurent. Ce voyage marquera à jamais le jeune Mathieu, et lui donnera des clefs pour comprendre ses parents, comprendre sa nation, comprendre ceux qui se battent encore.  Ce voyage, il le distille à travers le texte, y revient sans cesse, comme un point d'ancrage, le début de sa conscience.

    L'adolescence est aussi le moment de la quête d'identité sexuelle, et l'auteur se sent attiré par les hommes ; veut faire partie intégrante de cette communauté d'homosexuel qui se battent pour leur acceptation. C'est avec son ami Martin qu'il découvrira son corps et tout ce qu'il peut en tirer de plaisir. Tous les deux décident d'en faire leur arme de bataille. Dans ce monde de frustration, de privation et de reconstruction, les hommes ont besoin de consolation... et il leur semble si facile parfois de leur apporter.

    Politique et sexualité, souvenirs et rêves, vivants et morts se mêlent à travers un texte assez lourd et pesant : comme une marche trop longue dans la boue. Cette période de recherche n'a pas été très confortable pour l'auteur, la lecture ne l'est pas plus pour nous.
    Mathieu Riboulet a su joué avec les mots, les rythmes pour retraduire au plus juste les émotions, les piétinements, les hésitations et les joies qu'il a alors ressenti, nous les faisant partager à l'état brut. Plonger dans ce livre c'est plonger dans un texte intime, qui parfois peut déranger, qui soulève des questions, mais qui permet de comprendre le monde à travers un autre regard.

    C'est un livre que je conseillerais en premier lieu à ceux qui ont connu les années 70, afin que l'écho résonne au mieux en eux. Ce n'est pas un livre que je conseille à tout le monde, car le style et le sujet sont particuliers. Avant de vous plonger dans sa lecture, je vous conseille d'en lire un extrait pour vous faire une idée.
    Mais c'est un livre qui vaut le coup d'être lu, quand on sait à quoi s'attendre, car on n'en ressort pas indifférent, et l'auteur nous donne des clefs pour comprendre notre société actuelle.

    Douze ans c'est déjà mieux que huit, c'est moins absurde, on sent que quelque chose s'approche, on commence à entendre des voix, à percevoir des phrases et non de simples juxtapositions de mots, et pour peu que les adultes ne vous envoient pas voir ailleurs on s'aventure même à leur prêter un sens.

    Les chronologies comme les fictions, sont parfois étouffantes quand on les considère comme telles, qu'on les arpente comme un qui fait les cent pas à la poursuite de la  solution qu'un problème donné lui pose. On fait partie ou du problème ou de la solution. Entre les deux il n'y a rien. Sur le moment bien sûrnul ne se pose la question de savoir à quel degré d'étouffement la réalité nous conduit, même si on se doute qu'il est parfois très haut. On vit et on agit.

    En dehors des livres on ne bâtit jamais de monuments aux morts pour les morts de la paix.

    Ce qui m'a manqué à Auschwitz parce que j'avais douze ans me manque encore aujourd'hui et me manquera toujours, manque aux hommes de raison comme aux hommes de colère, aux hommes de liberté comme aux hommes apeurés, aux hommes de poésie comme aux hommes de rien. Parce que la raison n'est plus d'aucun secours là où surgit le manque. Auschwitz et son silence herbeux, sa désolation sèche, est un grand manque humain au revers de l'Europe, qu'on lui tourne le dos ou qu'on lui fasse face. 

Aucun commentaire:

Publier un commentaire