samedi 28 janvier 2017

Madame Bovary - Gustave Flaubert

Madame Bovary, de Gustave Flaubert

564 pages
Editions Le livre de Poche
Première parution en volumes : 1857


4ème de couverture :
    Une jeune femme romanesque qui s'était construit un monde romantiquement rêvé tente d'échapper - dans un vertige grandissant - à l'ennui de sa province, la médiocrité de son mariage et la platitude de sa vie. Mais quand Flaubert publie Madame Bovary, en 1857, toute la nouveauté du roman réside dans le contraste entre un art si hautement accompli et la peinture d'un univers si ordinaire. L'écriture transfigure la vie, mais s'y adapte si étroitement qu'elle fait naître sous nos yeux.



    Qui n'a pas étudié Madame Bovary au cours de ses années collège ou lycée ? Qui ne s'est pas vu imposer le film éponyme de Chabrol ? Pas moi hélas. Je me rappelle avoir lu ce roman pour la première fois en 4ème, parce que nous l'avions à la maison et que j'aimais piocher dans la bibliothèque de mes parents. L'année suivante, l’œuvre était au programme, en extraits, mais cela n'a pas empêché le professeur de nous lancer le film histoire de nous occuper pendant une heure et demi. Ayant apprécié ma lecture solitaire, Emma me devenait beaucoup moins sympathique sous les mots de mon professeur et ceux du réalisateur. Je pensais en être débarrassée. Mais que nenni, voilà que l’œuvre était également au programme en 1ère L, en entier cette fois tout de même ; mais toujours film à l'appui.

    Ma première question est celle-ci ? Pourquoi ? Pourquoi faire lire une œuvre si complexe, si fine au niveau psychologique à des adolescents qui malgré toute la bonne volonté du monde ne pourront jamais comprendre ni Emma ni Charles Bovary ?
    Et pourquoi y adjoindre systématiquement un film, parti pris d'un réalisateur ? Pour moi ce film est mauvais, et les souvenirs qu'il m'a laissé d'Emma sont très loin de ceux de la femme que j'ai rencontré dans le livre lors de cette relecture. Un film, c'est un point de vue tranché, une prise de position, ce n'est pas anodin. Chabrol se positionne quand Flaubert laisse le lecteur imaginer et remplir les vides avec ce qui lui semble pertinent. Il y a des adaptations cinématographiques qui tuent les livres, et pour moi celle-ci en fait partie.
    Je ferme ici la parenthèse cinématographique, pour me recentrer sur cette relecture.

    Depuis quelques mois, je sentais qu'il était temps pour moi de relire ce roman. Que le temps, les années, les expériences de la vie pourraient à présent me permettre de vraiment comprendre ce personnage tourmenté. Là où mes souvenirs m'avaient laissé l'image d'une femme froide, distante, malsaine et peu aimable ; j'ai rencontré une jeune femme rêveuse, perdue, déçue, touchante et bouleversée.
    Emma n'est pas vicieuse de nature, au contraire c'est une jeune femme vive, intelligente, passionnée à qui l'on a donné une bonne éducation. Elle aime à diriger sa maison et à lire. A l'école elle était stimulée par ses camarades, ce dont la campagne la prive. Dès lors Emma se raccroche à ses rêves. Elle rêve de tomber amoureuse, de tenir sa maison, de vivre une vie passionnante avec son mari. Elle aime être élégante. Hélas, sa vie est bien différente. Elle consent à épouser Charles Bovary avant tout parce qu'il lui semble différent des gens de la ferme qu'elle côtoie. Elle qui espérait vivre en ville, se retrouve dans un village, sans connaître personne, sans personne à qui parler de ce qui l'intéresse. Elle est en décalage permanent avec le monde qui l'entoure.
    Dans la petite bourgeoisie à laquelle elle appartient, à quoi peut-elle occuper ses journées ? Une bonne s'occupe de la tenue de la maison, elle n'a pas d'amies avec qui tenir salon, Charles est sans cesse accaparé par son travail, chaque dépense doit être minutieusement calculée... Les journées sont longues. Alors Emma lit et Emma rêve. Comment lui reprocher dans ses conditions d'apprécier les compagnies qui lui donnent l'espoir de sortir de son ennui ? de voir la lumière ? d'égayer ses journées ?

    Mais Emma n'avait pas prévue d'aller si loin. C'est Rodolphe qui, profitant de son ennui, l'attire sur la mauvaise pente.
    Emma est l'héroïne romantique par excellence, elle nous en donne la preuve avec Léon : préférant son absence pour rêver de lui à sa présence. Pourvu que sa tête soit pleine de rêves, que la vie lui donne quelques sujets de rêverie, elle s'arrange du quotidien. Mais quand résistant pour ne pas succomber, elle est poussée sur les chemins de la perdition par Charles lui-même, elle s'avoue vaincue. Elle qui savait si bien entretenir la distance de sécurité, ne peut plus rien contre son caractère passionné, lorsqu'on lui retire celle-ci.
    Mais si Emma espère de tout son être qu'elle sera "sauvée", elle sait depuis le début qu'elle est perdue, et que plus rien ne pourra faire machine arrière, que chaque jour de plus est un jour qui la rapproche de la fin, car elle sait qu'elle s'est laissée glisser trop loin pour regagner son salut, et qu'en perdant sa vertu et son honneur elle a entraîné sa famille dans les ténèbres avec elle.

    J'ai découverte une Emma attachante qui a su me toucher. J'ai eu mal pour elle, j'ai compris ses choix. Est-ce la maturité qui permet cela ? ou les aléas de la vie ? ou les deux ?

    Une des choses qui m'a le plus marquée, c'est l'écriture de Flaubert, tout en délicatesse, en petites touches de couleurs. Il suggère plus qu'il ne dit. Il laisse le lecteur libre d'imaginer ce qui se passe entre Emma et ses amants, pour lui ce n'est pas cela l'important. L'important c'est ce qui se passe dans l'esprit des personnages. Ainsi il nous dépeint un Charles heureux d'avoir épousé cette femme qu'il adule et qui, simple dans ses aspirations, aime sa vie, pourtant difficile sur de nombreux points ; mais ces points noirs ne sont pas importants, l'important c'est son état d'esprit, sa vision de la vie, son acceptation de celle-ci.
    Il nous dépeint une Emma intelligente, qui essaye de faire de son mieux, mais qui malgré toute la volonté qu'elle y emploie n'arrive pas à trouver le bonheur. Elle qui a besoin d'avoir l'esprit stimulé ne trouve que des banalités quotidiennes en face d'elle. Si on la sait élégante, nous savons davantage ce qui se passe dans sa tête. Elle nous parait belle quand elle se trouve belle d'être aimée, impulsive quand elle rejoint son amant, enfantine sous un parapluie la nuit, désillusionnée quand elle ne sait plus à quoi se raccrocher, honteuse parfois. Emma n'est pas une femme forte, pas une femme dépressive, pas une femme intelligente, pas une femme passionnée, pas une rêveuse, pas une fataliste, pas une envieuse,... elle est tout cela à la fois. Si un seul mot devait la caractérisée c'est Femme ou Humaine. C'est un être humain dans toute sa complexité, raconté comme tel, et en cela Flaubert innove dans ce roman.

    J'ai vraiment pris plaisir à cette relecture, et je pense que dans le futur je serais amenée à nouveau à le lire. Car c'est une œuvre magnifique, suffisamment riche pour toujours y trouver quelque chose de nouveau à apprécier. Dans cet article je ne vous ai presque que parlé d'Emma, mais il était important pour moi de me réconcilier avec et de pouvoir ainsi à travers elle apprécier toute la beauté de l'écriture de Flaubert. Je n'en ai pas fini avec cet auteur, j'ai hâte de le découvrir dans d'autres de ses œuvres.
    Bien sûr ce roman c’est aussi un roman qui retrace la société de la fin XIXème siècle dans les provinces françaises, avec sa fascination ou son rejet de la modernité, l'émergence de la bourgeoisie,...
    C'est toute une époque, toute une vie que Flaubert nous donne à lire, sans jamais nous ennuyer sur plus de 450 pages.

     Si vous ne l'avez pas encore lu, je vous encourage vivement à le faire car vous passez à côté d'une œuvre magistrale qui a révolutionné la littérature réaliste. Si vous l'avez déjà lu, pourquoi ne pas le relire ? juste pour le plaisir ? ou pour lui donner une seconde chance.

    Un homme, au contraire ne devait-il pas tout connaître, exceller en des activités multiples, vous initier aux énergies de la passion, aux raffinements de la vie, à tous les mystères ? Mais il n'enseignait rien, celui-là, ne savait rien, ne souhaitait rien. Il la croyait heureuse ; et elle lui en voulait de ce calme si bien assis, de cette pesanteur sereine, du bonheur même qu'elle lui donnait. 

    - Pourquoi, mon Dieu ! me suis-je mariée ?

    [...] sa vie était froide comme un grenier dont la lucarne est au nord, et l'ennui, araignée silencieuse, filait sa toile dans l'ombre à tous les coins de son coeur. 

    - Eh quoi ! dit-il, ne savez-vous pas qu'il y a des âmes sans cesse tourmentées. Il leur faut tour à tour le rêve et l'action, les passions les plus pures, les jouissances les plus furieuses, et l'on se jette ainsi dans toutes sortes de fantaisies, de folies.
    Alors elle le regarda comme on contemple un voyageur qui a passé par des pays extraordinaires, et elle reprit :
- Nous n'avons pas même cette distraction, nous autres pauvres femmes !
- Triste distraction, car on n'y trouve pas le bonheur.
- Mais le trouver-t-on jamais ? demanda-t-elle.
- Oui, il se rencontre un jour, répondit-il.

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