jeudi 5 novembre 2015

Camille, mon envolée - Sophie Daull

Camille, mon envolée - Sophie Daull

186 pages
Editions Philippe Rey
Parution : Août 2015

4ème de couverture :
    Dans les semaines qui ont suivi la mort de sa fille Camille, 16 ans, emportée une veille de Noël après quatre jours d’une fièvre sidérante, Sophie Daull a commencé à écrire.
    Écrire pour ne pas oublier Camille, son regard « franc, droit, lumineux », les moments de complicité, les engueulades, les fous rires ; l’après, le vide, l’organisation des adieux, les ados qu’il faut consoler, les autres dont les gestes apaisent… Écrire pour rester debout, pour vivre quelques heures chaque jour en compagnie de l’enfant disparue, pour endiguer le raz de marée des pensées menaçantes.
    Loin d’être l’épanchement d’une mère endeuillée ou un mausolée – puisque l’humour n’y perd pas ses droits –, ce texte est le roman d’une résistance à l’insupportable, où l’agencement des mots tient lieu de programme de survie : « la fabrication d’un belvédère d’où Camille et moi pouvons encore, radieuses, contempler le monde ».


    On a beaucoup parlé de ce livre lors de la rentrée littéraire, et à mon humble avis, ce n'est pas volé. Ce n'est pourtant pas ce qui m'a donné envie de le lire, car je n'ai pas été lire les avis et je n'avais pas fait le lien avec la comédienne,je ne retiens jamais les noms des acteurs de toute façon, et ne connait pas leur vie. Non ce qui m'a vraiment envie de me plonger dans ce livre, c'est sa quatrième de couverture . Cette promesse d'un livre vivant sur le deuil. Depuis le début de l'année, c'est au moins le 3ème livre que je lis sur le sujet, tous ont été des lectures intéressantes, de par leurs différences et l ressenti de chaque auteur.

    Comment survivre à la mort d'un proche ? Car c'est bien ce que c'est le deuil : la survie de soi, jusqu'au moment où l'on s'autorise à nouveau à vivre et à exister alors que l'être cher, lui, n'est plus.
Ce temps de latence, d'errements de l'être est plus ou moins long selon les personnes ; chacun se raccroche à ce qu'il peut. 
    Pour Sophie Daull, il a fallu les mots, des mots posés avec ordre et méthode dans un petit cahier bleu à couverture de plastique bleu, un cahier comme ceux qu'utilisait sa fille. La perte d'un enfant est sûrement la plus douloureuse qui soi, car aucun parent ne devrait avoir à enterrer son enfant. Et cette douleur est encore augmentée lorsque l'on ne s'y attend pas, quand la mort s'invite un jour dans votre petite vie tranquille sans crier gare. Sophie Daull a du surmonté tout cela, heureusement pour elle, elle n'était pas seule.

    Les premiers mots, elle les a posé sur le papier, quatre jours après le décès de sa fille, loin de chez elle, dans une chambre d’hôtel en bord de mer, séjour offert par des amis, l'enterrement est dans deux jours. Elle commence a posé les premières pierres du chemin de la survie. Elle y pose ses sentiments, et referme le cahier. Qu'elle réouvrira une dizaine de jours plus tard pour cette fois se livrer à un exercice de mémoire.
    C'est décidé, elle va raconter Camille, elle va raconter les quatre dernières journées de sa fille, puis la semaine d'errance avant l'enterrement, cette semaine où il faut avancer, comprendre et s'abrutir de fatigue pour mieux repartir le lendemain. C'est tout cela qu'elle décide de livrer au papier, pour ne pas oublier, pour passer encore quelques heures avec sa fille.
   Mais Sophie Daull ne fait pas une simple chronologie des évènements, elle ne se plonge pas tête baissée dans l'écriture pour n'en ressortir qu'une fois le texte achevé, non. Elle prend chaque jour le temps d'écrire quelques lignes dans le cahier, elle distille le souvenir dans sa vie, elle donne à sa fille une place entre le chagrin, la douleur et sa vie qui doit reprendre. Elle définit un équilibre, elle s'habitue doucement à ce vide en elle.
    Si elle suit la chronologie des évènements, elle ne nous raconte pas tout d'un coup, le récit du passé et entrecoupé de tranches de présent. Sophie Daull se livre, livre son ressenti, des passages de sa vie, ses pensées ; elle se donne une place dans la mort de sa fille, dans le vide qu'elle a laissé, ce n'est qu'à ce prix qu'elle pourra parvenir à survivre.

    Ce texte, elle ne l'a pas écrit pour nous, ce n'était pas un texte destiné à être lu, elle l'écrit pour elle et pour sa fille, pour sa mère aussi par rebond. Elle choisit le "tu" pour parler à Camille, pour la rendre vivante et lui redonner la présence dont elle a encore besoin pour tenir debout.
    Et c'est ce mode de narration choisi qui donne toute la puissance au texte, qui l'empêche de tomber dans le pathos, qui permet l'humour et la légèreté parfois. Cela permet aussi d'aller au plus simple des mots pour exprimer les plus fortes émotions. Il ne faut que peu de mots à cette maman pour qu'on la comprenne et que l'on pleure et sourit avec elle.

    Ce que j'ai particulièrement aimé dans ce texte, c'est toute l'honnêteté dont fait preuve Sophie Daull, elle est franche, elle dit les choses clairement, même si cela peut paraître peu reluisant, comme ce qu'elle appelle ses "mauvaises pensées", mais qui lors d'un deuil n'en a pas eu ? Car ces mauvaises pensées, ce sont de petites bulles d'oxygène qui permettent au corps de se ressourcer, au cerveau de faire une pause, au coeur de ne plus souffrir. Il faut s'accorder ces petits moments de pensées égoïstes, elles sont salutaires, elles sont signes que la vie cherche à renaître, que le temps fait son oeuvre. J'apprécie que Sophie Daull fasse tomber ce tabou, j'apprécie qu'elle avoue que la douleur des autres puisse parfois soulager la sienne, que les objets peuvent être comme des coups de couteaux au coeur chaque fois qu'on les croise, et que pour sa propre survie il faut parfois tout faire disparaître très vite.
    J'ai apprécié cette confidence, et elle déculpabilise par avance. Un jour où l'autre nous serons tous confronté à la mort et au deuil, et avoir lu un livre tel que celui-ci, peut nous aider à vivre cette perte simplement, sans se poser de questions, sans culpabiliser sur ses ressentis qui seront forcément complexes et variés.
    Il faut prévenir que guérir ; si on ne peut jamais totalement guérir de la perte d'un être cher, ce livre lu un jour, pourrait nous donner quelques clefs simples pour faire son chemin vers la paix.

    Sophie Daull a choisit de ne pas trop s'étendre, de limiter cette phase de chagrin intense dans le temps. A travers l'écriture, elle cherche à garder un lien très étroit avec sa fille, elle cherche sa présence ; mais le temps fait son oeuvre, elle sait qu'elle doit laisser partir sa fille, qu'elle sera toujours là dans son cœur et ses pensées. 4 mois après le décès de sa fille, elle décide qu'il est temps de mettre un point final à ce cahier, de rompre ce lien qui subsistait encore, d'accepter que sa fille trouve la paix et que la vie continue.

    Ce livre est magnifique d'émotions et de sincérité. J'avoue avoir pleuré abondamment avec cette maman, mais quel lecteur pourrait resté insensible ?
    En se racontant simplement, en mêlant humour, colère et tristesse, en se livrant sans fard, Sophie Daull nous fait vibrer à l'unisson de son coeur. C'était un très beau moment de lecture, et de partage, je la remercie de la confiance qu'elle a eu pour se livrer ainsi, et l'admire pour son courage.

    Tout à l'heure, plus tard, on verra bien, je te raconterai la suite. Je te raconterai la première nuit, la deuxième nuit, la troisième nuit sans toi... Je te raconterai le devis aux Pompes funèbres, les réveillons délirants, la géante orgie de malheur. Je te raconterai peut-être même aussi ton enterrement.

    Je supporte mal l'idée de te survivre un temps long comme l'oubli de ta mort.
    Je supporte mal l'idée de vivre encore au moins un temps long comme ta vie, seize ans. Et  pourtant mon espérance de vie statistique m'y condamne à coup sûr.

    Dans cette maison, on s'aimait, on s'engueulait, on riait ; on était délicieusement libres de s'aimer, de s'engueuler, de rire. Ton jeune sang et le nôtre un peu plus épais formaient un fleuve intranquille où l'avenir battait pavillon.

    Dans le temps, les gens portaient un brassard ou des habits noirs pour signaler qu'ils venaient de perdre un proche. Ça les plaçait momentanément hors de la communauté des humains, ça forçait la distance, la délicatesse ; ça offrait le privilège de ne pas être tenu de se comporter comme tout le monde, de ne pas être mal considéré si on était plus lent, plus sombre, plus solitaire, plus réservé. On était repéré comme endeuillé, et les autres nous foutaient la paix. On avait le droit d'occuper une marge.

    Une nouvelle "mauvaise pensée" m'a assailli l'esprit ; je me suis réjouie que nous n'ayons jamais partagé le plaisir de cuisiner. Parce que, tu vois, la cuisine n'est pas infestée de souvenirs inssuportables. Je ne t'y ai jamais vu râter une pâte à crêpes, y éplucher des légumes, lire une recette, enfiler une manique pour mettre un plat au four, pas même y faire une vaisselle. Ou si peu. Ou si rarement. Assez peu en tout cas pour que je puisse en conserver le royaume sans m'y effondrer. Sans que j'inonde de larmes une cuillère en bois ou un bol doseur. C'est ça les "mauvaises pensées". Tu verras, il y en a d'autres, elles participent à la dévastation de ta mort sans aucun filtre de pudeur, avec aplomb, avec cynisme - toutes ces pensées en embuscade qui escortent l'avancée de la charogne.

    Je deviens ton enfant : j'ai peur quand tu n'es pas là et je sens que tu me protèges. Sans ascendant ni descendant, les fantômes sont ma seule couverture de survivante unique; et déloyalement en vie. 
   J'ai décidé que je n'irai au cimetière que les jours où le temps sera beau.

   Maintenant il va falloir finir d'écrire ; écrire était encore un tremblement, un spasme de ta vie dans mes mots. J'ai peur de te laisser, mais je me l'impose. Ne pas pleurnicher quatre ans quand tu t'es battue quatre jours. Tu as été si courageuse que mon courage sera dans ce tout dernier prochain point final.

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