samedi 7 octobre 2017

Je suis Jeanne Hébuterne - Olivia Elkaim

Je suis Jeanne Hébuterne, de Olivia Elkaim

248 pages
Editions Stock, Collection La Bleue
Parution : 23 août 2017

Présentation de l'éditeur :
    Jeanne Hébuterne est une jeune fille quand, en 1916, elle rencontre Amedeo Modigliani. De quinze ans son aîné, il est un artiste «  maudit  », vivant dans la misère, à Montparnasse. Elle veut s’émanciper de ses parents et de son frère, et devenir peintre elle aussi. Ils tombent fous amoureux. De Paris à Nice - où ils fuient les combats de la Première Guerre mondiale –, ils bravent les bonnes mœurs et les interdits familiaux. Mais leur amour incandescent les conduit aux confins de la folie. 



     Jeanne Hébuterne, ce nom ne vous dit sans doute rien... Mais si je vous montre ces trois tableaux :
   

 ils ne vous sont pas inconnus. Vous les avez déjà aperçu sur une couverture de roman, dans un livre scolaire ou je ne sais où. Ce sont trois tableaux, parmi de nombreux autres sur le même sujet, peint par Amedeo Modigliani qui représente Jeanne Hébuterne, la femme avec laquelle il a fini sa vie.

    Si je vous dis Camille Claudel, tout de suite cela vous évoque la femme artiste blessée, la passion, la muse d'un artiste qui ne finit pas vraiment bien ... Sans connaître l'histoire dans les détails, vous en avez une vague idée et son nom vous est connu. Pourquoi Camille Claudel a-t-elle su traversé les décennies sans que son nom soit oublié alors que celui de Jeanne s'est complètement plongé dans l'oubli ?

    Jeanne Hébuterne était une jeune fille parisienne d'origine bourgeoise qui aimait l'art. Encouragée par son frère elle s'inscrit à l'Académie Colarossi à Paris. C'est là-bas qu'elle fera la connaissance d'Amedeo Modigliani, qui sera son Grand Amour. Jeune fille au tempérament fougueux, elle plonge tête baissée dans cette folle passion, quitte à rompre avec sa famille. Elle qui avait vécu dans un appartement confortable où, sans rouler sur l'or, elle n'avait manqué de rien, se trouve plongée dans une misère noire, que seul leur amour compense. A cette époque Modigliani n'est pas encore reconnu comme un grand peintre, ses toiles se vendent mal, mais il peut heureusement compter sur un galeriste qui croit en lui.
    Au côté de celui qu'elle considère comme un grand génie de la peinture, Jeanne Hébuterne s'aveugle de son amour et laisse tomber ses pinceaux et crayons. Elle n'est plus que le modèle et la compagne de l'artiste. Un statut peu enviable en réalité, mais quand on aime ...
    La vie de cette jeune femme est à la fois magnifique et tragique. Elle ne dépassera pas son vingt-deuxième anniversaire, ce qui est bien court pour une vie. Au mieux peut-on se consoler en se disant qu'elle a vécu totalement sa passion pour Modigliani, sans concessions ni compromis et qu'un tel amour peut remplir une vie ?
    Mais il est triste de lire cette vie, de voir cette jeune femme pleine de vie, de rêves et d'assurance, s'étioler comme une plante qui manque de soleil. Et l'on ne peut que verser quelques larmes sur les dernières pages de ce récit.

    La plume d'Olivia Elkaim est très douce, très agréable à lire, mais également incisive. On sent la Femme derrière l'auteur qui parfois enrage contre cet homme qui laisse sa femme et son fils vivre dans une telle misère avec autant d'insouciance. On sent le lion rugir contre cette domination masculine de l'époque. On sent qu'elle aurait aimé pouvoir écrire une autre fin ; une fin où Jeanne peint et devient célèbre non comme modèle mais comme artiste à part entière ; une fin sans charrette avec de la compréhension, de la liberté et des pardons ... tout ce que Jeanne n'a pas eu.
    Pourtant à chaque instant elle a su trouver le juste milieu pour ne pas trop s'impliquer dans le récit, pour lui donner un ton assez neutre, comme un journaliste énumérant des faits sans y prendre part, laissant ainsi le lecteur fasse à ses opinions, mais surtout à ces émotions. Il n'est pas aisé de raconter une vie, encore moins lorsqu'il s'agit de celle de quelqu'un ayant réellement exister. A travers ce texte, Olivia Elkaim rend un bel hommage à cette jeune fille tombée dans l'oubli et lui offre son chant du cygne.

    Jeanne, Camille, combien de femmes à cette époque, (et encore maintenant) ont tout sacrifié pour leur compagnon artiste ? Comme si dans un couple il ne pouvait il y avoir de la place que pour un seul talent devant lequel l'autre est prié de s'effacer ? Alors que c'est ce talent-même, celui que l'on bride et réduit au silence, qui a séduit l'autre ? Pourquoi est-ce toujours celui de l'homme qui prend le pas sur celui de la femme même s'il n'est pas le meilleur des deux ?

    Jeanne a laissé peu d’œuvres, mais je vous laisse en apprécier quelques unes : deux autoportraits dans ces tons de bleus qu'elle aimait tant, une toile nommée Death et une nature morte.


     C'est une biographie qui se lit comme un roman et que je vous conseille si le monde bohème des artistes du début du siècle dernier vous intrigue, que vous aimez la peinture et/ou les histoires d'amour passionnel.

    Hier soir, j'ai prétexté la fatigue pour me retirer dans la chambre. Je me suis couchée, tête posée sur l'écharpe d'Amedeo Modigliani.
    J'ai fermé les yeux pour revivre la scène, et tout m'est revenu avec l'exactitude d'une amoureuse.

    C'était délicieux.
    C'était réeel.
    J'ai enfoncé mon nez dans la laine et prononcé son nom, comme si je pouvais le convoquer près de moi, dans ma chambre de jeune fille.

    J'aime la tranquilité, redoute l'inconstance des sentiments. Non que je l'aie expérimentée à mes dépens, mais je l'ai lue dans les romans. Les tocades, les soubresauts des longues passions, ce n'est pas pour moi.

    Combien de fois l'ai-je déjà croisé à l'académie sans le voir ? Et pour quelle raison cet homme, dont j'ignorais l'existence, semble soudain essentiel à ma vie ?

    - Mes toiles, elles doivent réveiller votre oeil mort. Peu importe la vraisemblance. Inutile de vouloir décalquer le modèle comme une pauvre photographie. La photographie, ça ne vaut rien. Zéro.

    Tu m'écoutais autrefois. Tu ne m'écoutes plus. Tu te trompes de vie, Jeanne.

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